Le Cadran ligné au Marché de la poésie

Nous serons heureux de vous retrouver à partir du vendredi 22 octobre au Marché de la poésie place Saint-Sulpice, stand 614, en compagnie des éditions Dernier Télégramme.

Vous y découvrirez notamment nos trois nouveautés :

Fusain de Christian Viguié

L’Oiseux suivi de Excrément précieux de Victor Rassov

Tournures de l’Utopie de Boris Wolowiec dont Christophe Claro vient de rendre compte sur son blog.

Nous fêterons également le samedi 23 octobre, aux ateliers Paul Flury à Montreuil, plusieurs événements :

La parution du recueil collectif Le Vent pur des étables, traité de chiroptérologie poétique (une coédition Recoins & Cie, L’Oie de Cravan, Le Cadran ligné), avec un accrochage de 25 gravures de la collection de Françoise Launay extraites de l’Histoire naturelle des quadrupèdes de Schreber (1775), complétées des Chiroptera de Katrin Backes.

La parution du livre de Victor Rassov L’Oiseux suivi de Excrément précieux (Le Cadran ligné éditions), avec une lecture musicale par l’auteur accompagnée d’un « Blason pour L’Oiseux ».

La Montée des eaux, poème-projection de Katrin Backes et Sylvain Tanquerel avec une musique de Guillaume Contré.

Début des lectures/projections à 20h30 au 24 rue Saigne (Montreuil, métro Croix-de-Chavaux).

Entrée libre sur réservation : backes.tanquerel@gmail.com

Wolowiec par Jung, Viguié par Blanchet

Cette semaine deux magnifiques recensions de nos livres :

Depuis Boris Wolowiec, et comment
« Que dire d’un texte de Boris Wolowiec ? Beaucoup. Mais la vraie terrible question la voici : comment dire ce beaucoup-là ? Il faudrait le dire, pouvoir le dire, et comment ! mais comment ? Et combien comment. Et comment comment. Que dire d’un texte de BW ? Il faut bien entendre le d’. Il veut dire depuis. Que dire depuis un texte de BW. Et combien comment depuis. Et comment dedans. Et comment qu’on est dedans. On y est, et comment. Depuis, à la fois marqueur de temps et de lieu. Depuis BW, et comment. On en est là, et comment. BW, comme un comment, intensifieur naturel des choses bêtes. Chaise, table, papier. Ce genre de choses. Ce genre de chose. Chose masculin. Comme Quelque chose noir de Roubaud. Mais c’est un autre combat, je crois. Un combat quand même. Depuis BW. Et comment. Choses bêtes. Bêtises. Mais oui. Et comment. L’intensité de cet et comment. Et comment l’intensité. L’entêtement dans l’intensité, et comment. Wolowiec marqueur d’intensité. Et comment intensifieur. Au début, on dit, on croit lire et pouvoir dire et régler l’affaire d’un seul coup d’un seul : BW littérature de l’épuisement et c’est fini. Or, épuiseur infatigable, inépuiseur surtout, voici Wolowiec. Depuis le début. Alors qu’il faut penser dès le depuis et ne pas trop laisser passer la littérature (cf. Artaud). Depuis le depuis. Pendant qu’il a lieu, le Depuis. Le temps qu’il dure. Ce genre de chose. Noir. Chose noir au masculin de l’impératif singulier. Le peu qu’on en sache, ce depuis-là parle d’un dedans. Ou alors il ne faut rien penser du tout. Depuis le dedans, dedans le Depuis. L’espace dans le temps projeté dans l’espace projeté dans le temps projeté dans l’espace. On n’est pas à l’approximation près. Pourvu que ce soient des approximations à grande échelle. Mais le Depuis de BW nous tient. Depuis, nom propre. Voilà autre chose. Depuis, comme un lieu-dit. Une utopie. Et comment. L’utopie en question, c’est la Pologne de Gombrowicz, le nulle part de Jarry. Une langue aussi bien, faite de tournures (BW chantourneur). Autour de ce lieu tourne la parole de Wolowiec. « Je suis un exilé à l’envers. Je tente de transformer le français que j’écris en polonais que je ne parle pas. Je tente de transformer le français que j’écris en langue de la Pologne comme lieu paradoxal de l’Utopie. » Ce barattement de la langue est aussi une quête des coïncidences par laquelle les propositions, les phrases font boule de neige, ou alors s’éboulent les unes dans les autres, les unes par les autres. Battues en neige. Une sorte de parataxe féconde. Phénomènes de transduction : l’idée se traduit en une autre, par contigüité. Moments d’infrapensée, ou d’inframince (Duchamp). On n’est, au reste, pas surpris de ce que Wolowiec soit un lecteur de Malcolm de Chazal. Transduction oblige. Il n’est pas question de raisonnement. Pas vraiment. C’est pré-logique, mettons. Quelque chose d’enfantin (voir Avec l’Enfant (Lurlure, 2018)). Contamination magique de la pensée sauvage. Magie contaminante de la sauvagerie qui pense. La combinatoire exalte l’expression qui joyeusement, massivement s’emballe, qui au moment de dérailler invente et forge son propre rail, creuse son propre sillon dans la langue et dans le souvenir. « Apprendre l’oubli par cœur. » Mais c’est aussi une vaste hémorragie du sens. Hémorragie tout interne, puisque ça saigne en-dedans. Depuis le dedans.  »

Mathieu Jung sur Poezibao à propos de Tournures de l’Utopie.

https://poezibao.typepad.com/poezibao/2021/09/anthologie-permanente-boris-wolowiec-tournures-de-lutopie.html

« La technique du fusain permet les reprises, les coups de gomme, jouer du plaisir d’être entre l’esquisse et le sentiment d’un résultat. Avec le fusain, les choses se devinent ; de même elles apparaissent. Elles ont leur fragilité : un frôlement et le dessin s’étire ; recommencer est toutefois une invitation continue. Avec son livre Fusain, Christian Viguié propose de percevoir le paysage et le passage du temps à travers différents de leurs composants dans une première partie (Possible indéfiniment). Pierre, montagne ou étang y côtoient le jour, la pluie ou des parfums. Suivent les parties Brouillard, Le silence et L’ombre, avec comme axe central une expérience du quotidien ouverte à son propre infini – un infini qui nous regarde et nous interroge. Cette poésie dans son économie, sa modestie (le mot simplicité est plus juste), invite à une connaissance du monde qui œuvre entre méditation et traits d’esprit. Ni contemplation béate ni ironie, elle est plutôt une sorte de traversée médiane des choses et des éléments en présence. Un tutoiement accompagne parfois les poèmes, également des considérations empreintes de surprises : « La couleuvre est une vitre / qui se brise. » ; « Curieux que j’entende / comme de la matière / qui parle. » (ici au sujet du silence) : de brefs poèmes témoins d’une conscience à l’affût face à la Nature. Des formes de recommandation se font entendre : le poète nous les adresse sans condescendance. N’est-il pas le premier à les entendre, au sein d’une communauté en devenir, celle des lecteurs ? : « Quel repos veux-tu accorder / au silence ? » ; « Imagine une ombre / qui désobéit. » ; « Que peux-tu écrire / avec la fumée ? ». D’une retenue continue, liée à une certaine pudeur, ces poèmes se succèdent et nous placent devant eux comme devant une partition. Fusain propose un éveil (oui : un éveil), et, sans l’air d’y toucher, impose une poésie que certains pourraient récuser à cause de sa candeur. Disons plutôt « grâce à ». Celle-ci n’est d’ailleurs qu’apparente : l’appréhension du réel dans ce livre montre à quel point le réel existe peu, et seulement au cœur de ses métamorphoses. Il est impossible d’y établir des lois comme d’imposer des prétentions – peut-être est-ce cela l’expérience de la poésie… On peut dès lors, dans l’insaisissabilité des choses, faire montre d’hypothèses. « Calcule aussi / avec le lierre. », écrit Christian Viguié. L’adresse propose un défi d’où n’est pas exempt une humilité devant le monde, de même une manière de le parcourir, de le percevoir, de le penser comme de s’y accroître. « Imagine / que le brouillard / soit un nombre / en train de s’inventer. » constitue l’une des propositions du livre. Elle intrigue et séduit, crée une attention par sa formulation à la hauteur du calcul que l’on pourrait tenter… Il y aurait ainsi, dans l’impalpable et le fuyant, des équations cachées, des opérations à mener, des résultats à présenter à l’issue de ses recherches. Une vie est sans cesse prêtée aux formes que l’exercice du fusain essaie d’approcher. Des interrogations naissent. De l’ombre elle-même par exemple : « Avec quoi / n’ai-je pas joué ? » ou « Hommage aussi au soir / auquel j’abandonne / mon travail. » Certains vers émaillent avec plus de légèreté ces suites mais ne les affaiblissent en rien. Il s’agit d’être simple devant ces apparitions, comme dans l’exercice du fusain, qui invite à des effacements, des repentirs. Ainsi de l’ombre : « Avec moi / le pichet / la carafe / deviennent oiseaux », ou pour le brouillard : « Le brouillard t’apprend / à regarder / comme un enfant / qui enlève tous les mots du paysage ». Est-ce si léger – ou naïf ? Le poème se dépose devant nous avec la justesse d’un paysage dessiné. Il ne cherche pas à impressionner. Il franchit le mur d’une autorité poétique pour ouvrir sur le vivant. Un vivant peuplé de minéralité et d’informe, d’hypothèses et d’interrogations, qui est pensé et se pense, et qui conclut la suite L’ombre en témoignant d’une expérience du monde, indispensable à la naissance de l’écriture poétique : « L’ombre du cerisier / l’ombre de la barque / l’ombre d’une ronce / alors que je devrais dire : / le cerisier de l’ombre / la barque de l’ombre / la ronce de l’ombre / pour ne pas oublier / que je suis d’abord / le complément d’un nom. »

Marc Blanchet dans Poezibao à propos de Fusain de Christian Viguié.

https://poezibao.typepad.com/poezibao/2021/10/note-de-lecture-christian-vigui%C3%A9-fusain-par-marc-blanchet.html

Wolowiec par Stolowicki, Jacqmin par Gayraud

Deux articles récents mettent à l’honneur nos livres. Le premier, de Christophe Stolowicki, sur Sitaudis (merci Pierre Le Pillouër !), est une interprétation très free, mais aussi très juste, du livre de Boris Wolowiec, Tournures de l’Utopie.

Extrait :

« J’ouvre Tournures de l’utopie. « Souder l’usage du ciel. » La première phrase, bientôt récurrente comme un retour du thème, refrain amalgamant des nutriments, ne recevra ce qui lui tient lieu d’explication qu’en dernière page. Mais il a suffi d’un clic pour que Boris Wolowiec m’habite. J’appends mes clics à claques comme un cénobite habite son empan de ciel.

Un poème au long cours tenu avec le souffle prodigieux d’une improvisation de Coltrane à son âge d’or hoquette son mode opératoire adjonctif, exhaustif – mais ici à retours de scorpion –, rodé par plusieurs livres dont Nuages (2014), Gestes (2017), Avec l’enfant (2018), où l’auteur, fertile sous le manteau, se garde bien de rien laisser filtrer de personnel. Cette longue retenue trouve ici un impétueux dénouement.

Ce que Ghéracim Luca a inventé y est pratiqué à outrance (sans sa suffocation tragique de paronomases), en dialectique adjonctive tout en anaphores et retournements, en gerbes d’artifice d’un festival de l’abstraction charnue où de la multiplication des variantes, de la pluralité des combinaisons tombe parfois une perle, biseautée. D’inlassables passes d’armes chauffent un point de friction. Quand la logopée assume les dehors de la logorrhée, il s’en déloge gramme sur anagramme de substantifique moelle. Au carrousel les chevaux de bois tournent à contresens de leur non-sens en un infini de lemmes strates qui répare l’Éthique. Tout coup frappé par un footballeur dans les testicules de Spinoza fait tourner sur lui-même le gardien de buts.  

Tourner, Tournures. Si peu proustien soit-il d’un temps retrouvé, Boris Wolowiec a élu pour ressort central de son livre une métaphore scientifique, de celles qui ont la préférence de Proust. Le spin est une caractéristique quantique des particules intimement liée à leurs propriétés de rotation. Il joue un rôle essentiel dans les propriétés de la matière (Wikipédia) et dans la physique quantique. « Chaque chose, chaque chair tourne un nombre particulier de fois sur elle-même […] Ce nombre de fois c’est son spin symbolique, son spin parabolique. » « À chaque instant le temps tourne sur lui-même. Problème. Existe-t-il une valeur quantique de spin du temps même ? » Joyau : « Devenir le derviche tourneur de l’évidence. » Mais encore : « Le spin du slip apparaît différent du spin du pantalon. Le spin du slip apparaît malgré tout semblable au spin de la jupe. C’est pourquoi les hommes déshabillent leur sexe avec stupidité et maladresse et les femmes avec virtuosité et précision. » On découvrira sur le tard de quelles particules cette chute est l’avatar.

Tournures, refrains, ceux martelés que riffs désigne en jazz où longtemps disparus, ils reviennent à son apogée chez Monk (Blue Monk) ou Coltrane (Blues to Elvin), et qu’immergé dans le capharnaüm médiatique Boris Wolowiec sait extraire de la meute de chansons qu’il retient : « Et je dis oh, oh oh oh amour, à tire larigot je t’aime. » Une chanson à gaz, une chanson à jazz, une chanson agace gaze qui tourne au poème comme le chœur des tragédies grecques tourne à cœur. Ce qui tourné à cœur, à flanc, d’un quart de volte de spin décrit une révolution complète d’éternel retour est un art majeur qui ne craint pas de pousser la chansonnette au net de ses tournures de l’utopie. »

La suite est à lire sur Sitaudis :

https://www.sitaudis.fr/Parutions/tournures-de-l-utopie-boris-wolowiec-1632721137.php

La seconde recension, de Joël Gayraud, sur Poezibao (merci Florence Trocmé !), concerne le Traité de la poussière de François Jacqmin et peut se lire comme une courte et percutante réflexion théorique sur ce qui distingue poésie et philosophie.

Extrait : « La percée poétique porte toujours plus loin et plus haut que la réflexion philosophique. Celle-ci replie l’étant sur l’être, celle-là pulvérise l’être sous l’impact de la flèche de l’étant. Telle est la leçon secrète du Traité de la poussière de François Jacqmin. Au poème pulvérisé il oppose l’être pulvérisé par la poésie. Il ne s’agit pas pour le poète de fonder une ontologie de la poussière, mais d’établir le constat d’échec de toute entreprise ontologique menée sous couvert du poème. Trop de poètes se complaisent en cet échec, mais chez Jacqmin, l’échec est comme aussitôt mué en victoire. L’être en ressort en poussière, en miettes, en cendres. Non pas anéanti, mais dissipé, en l’infinité stellaire de ses étants. Les sizains de Jacqmin nous apprennent quelque chose d’essentiel : l’ontologie, c’est-à-dire le dire ultime sur l’être, est une entreprise tragique de par son absurdité même. En revanche, chaque fois que la parole poétique vient à bout de l’être, elle l’exprime en ses étants, elle fait naître la fleur absente, la rose sans pourquoi, l’étoile noire des inconsolables mélancolies. Elle abandonne l’être au vide interstitiel qui sépare les choses, sans pour autant le réduire à l’indicible ou l’inexplicable ; elle est ontogénie dans l’impossibilité même de sa visée ontologique. »

La suite est à lire sur Poezibao :

https://poezibao.typepad.com/poezibao/2021/09/note-de-lecture-fran%C3%A7ois-jacqmin-trait%C3%A9-de-la-poussi%C3%A8re-par-jo%C3%ABl-gayraud.html

Vient de paraître

En librairie le 15 septembre

Boris Wolowiec

Tournures de l’utopie

112 pages, 15 €

978-2-9565626-5-8

Heureusement que ça a une bouche délicate.
Heureusement que ça a une bouche délicate, des millions d’années perdues.
Heureusement que ça a une bouche délicate, les phrases viennent comme j’entends le bruit du vent.
Heureusement que ça a une bouche délicate, les phrases viennent comme j’entends le bruit du vent des millions d’années perdues.
Heureusement que ça a une bouche délicate, le ciel abrupt est allé prendre un bain.
Heureusement que ça a une bouche délicate, les phrases viennent comme j’entends le bruit du vent, le ciel abrupt est allé prendre un bain.

Victor Rassov

L’Oiseux suivi de Excrément précieux

96 pages, 15 €

978-2-9565626-4-1

L’automne aux
tempes
et pour gouge une ellipse,
L’Oiseux cisèle
un grain de sable
mouvant.

Christian Viguié

Fusain

Dessin de Cécile A. Holdban

64 pages, 14 €

978-2-9565626-6-5

Le brouillard
devient soudainement le brouillard
lorsqu’il cherche
en même temps
la définition du ciel
et de la terre.

Vient de paraître

En coédition avec Recoins & Cie (Clermont-Ferrand) et L’Oie de Cravan (Montréal), le Cadran ligné publie :

Sur une idée d’Emmanuel Boussuge et de Françoise Launay et à partir de gravures du naturaliste allemand Johann Christian Daniel von Schreber (1739-1810).

Au sommaire :

Et par ailleurs on annonce trois nouveautés au Cadran ligné dont nous vous reparlerons, à paraître le 15 septembre :

Le Cadran ligné vous attend au marché d’éditeurs de Vicq-sur-Breuilh. Cette manifestation organisée par Les Saisons du Vieux-Château vous a concocté une belle petite programmation : lectures, film, table ronde, expositions. Nous nous réjouissons de vous retrouver dans le cadre magnifique du Vieux-Château.

Alain Roussel à propos de « L’Exercice du silence »

Un grand merci à Alain Roussel qui donne une lecture approchée du livre de Serge Núñez Tolin. Extrait :

«  Qu’est-ce que le silence ? La tendance la plus courante consiste à le définir par la négative, comme une absence de bruit. Pourtant cette absence se fait entendre et le silence s’affirme comme présence, devient d’autant plus assourdissant que le bruit a été intense. L’on a ainsi tendance à le situer en aval, alors qu’il y a d’autres approches où le silence précède le son, existe sans lui. Paradoxalement, cette expression propre du silence par le silence n’est pas muette, même si elle n’émet aucun son. Ce silence-là, qui s’épanouit à l’intérieur de soi quand toute pensée s’apaise, le sage hindou Râmana Maharshi l’appelait l’éloquence suprême. Quoi qu’il en soit, dans un cas comme dans l’autre, le silence met l’individu en situation d’écoute : comme pour les bruits, il concerne l’ouïe, à l’intérieur de nous ou en dehors.

La grande originalité du livre de Serge Núñez Tolin est qu’il bouscule les mécanismes habituels de la perception : pour lui, l’organe du silence, c’est l’œil, comme s’il y avait aussi une écoute par le regard. Par ce déplacement d’un sens à un autre, le silence devient une dimension de l’espace, et non plus du temps. Il demande donc à être appréhendé par le regard, mais un regard qui serait objectivé, détaché et qui finirait par gommer celui qui est derrière l’œil : « oublier que nous regardons. » Comme certains peintres chinois, il y a ce désir chez Serge Núñez Tolin de disparaître dans le paysage, de se fondre dans le monde des choses : « Corps avancé continuellement vers son effacement. Silence du regard, extinction du paysage. » Il pénètre dans le regard à la façon dont Pierre-Albert Jourdan entrait dans le jardin, par une sorte de dépouillement de la pensée – « hors de l’acte de connaître et de nommer » –, et une patience adaptée à la lenteur des choses. Le regard, tel qu’il le conçoit et l’expérimente, n’est pas erratique, ou plutôt aussi loin qu’il puisse aller, c’est-à-dire indéfiniment, il transporte avec lui son centre qui est partout, « un centre qui exalte la vue en la déplaçant d’un bord vers un bord plus lointain, cherchant dans la périphérie l’étendue du centre », d’où un jeu continuel entre le mouvement et l’immobilité. » (…)

La suite est à lire sur le site de Pierre Campion.

L’article d’Alain Roussel a d’abord paru dans le n° d’Europe d’avril 2021.

Jean-Claude Leroy à propos de Serge Núñez Tolin

Un grand merci à Jean-Claude Leroy pour son article attentif consacré à deux livres récents de Serge Núñez Tolin dont L’exercice du silence paru au Cadran ligné. Extrait :

« Il n’y a pas de raccourci pour se tenir ici » 1

Deux ouvrages du poète Serge Núñez Tolin paraissaient l’été dernier, je ne sais forcément dire ce qui les distingue, la démarche de l’auteur est homogène, un même chantier à ciel ouvert qui se poursuit, se prolonge et se partage. Dans l’un des poèmes qui se déplie sur la page, dans l’autre des touches parfois plus brèves, mais qui ressortent de la même application à dire l’infime depuis lequel le regard existentiel prend son appui. Des notations comme des observations de soi, peut-être une sorte d’entreprise phénoménologique. Métaphysique, qui sait ? Pas de formalisme ici, il s’agit avant tout de dire quelque chose, chercher à gagner en précision, en exprimant au mieux la situation de l’être. Si l’être, c’est soi, c’est aussi bien l’autre, la page ne saurait les séparer.

(…)

L’exercice du silence, c’est le titre de l’autre recueil, qui signale une discipline, une attention portée à soi et à l’existence, car les deux sont mêlés, et indissociables. « Être dévêtu par l’immobilité », c’est bien cela, se laisser pénétrer, traverser, ressentir absolument, au nom de personne ou de quelconque.

« Hébétude de la parole. Ressassement, le silence pénètre le regard. »

Et ce quelque chose que Serge Núñez Tolin cherche à dire, qui n’arrive pas comme on le voudrait, parce que c’est un processus qu’il faut suivre en son entier, jamais un résultat ; ce quelque chose se situe dans un espace qui affleure tout juste, une sorte d’avant-dire. C’est pour cela qu’il est tellement question de silence, si indispensable vecteur. Vecteur de l’impossible. Par excellence, le domaine de la poésie.

On passe, et rien n’est à soi, pas le corps, pas le
passage. Corps et âme, quels mots imbéciles,
mots propriétaires.

L’article complet est à lire en suivant ce lien :

https://blogs.mediapart.fr/jean-claude-leroy/blog/010321/serge-nunez-tolin-quelque-part-dans-l-avant-dire

A signaler également que Serge Núñez Tolin réussit l’exercice délicat de parler du silence à la radio. Ça se passe sur RCF où il répond aux question d’Antoine Laby :

Le podcast : https://rcf.fr/actualite/actualite-locale/poesie-et-silence
Le MP3 à télécharger : https://we.tl/t-9cQK598jd2

Nouveaux articles sur nos parutions

Quelques recensions récentes :

François Crosnier, à propos de L’exercice du silence de Serge Núñez Tolin :

« Le beau livre de Serge Núñez Tolin (né en 1961) porte en exergue cet aveu de l’auteur : Aussi loin que je remonte dans mon souvenir, je ne connais pas un moment où j’ai pu être en accord complet avec la nécessité de parler, où je n’ai voulu, à chaque mot, le silence. Je ne peux démêler ce nœud : peser pour l’un, peser pour l’autre, constant échec de l’un et de l’autre. Cette tension entre parole et silence (il n’est pas indifférent qu’une référence du livre soit Louis-René des Forêts) structure l’ensemble du recueil et le place sous le signe de l’impossible et de l’échec. Mais il serait réducteur de s’en tenir là et d’omettre la dimension, indiquée dès le titre, de l’exercice. Celle-ci produit des effets de style qui ne peuvent que frapper le lecteur : l’implication personnelle attestée par le « Je » ; l’abondance de verbes à l’infinitif, à valeur de programmes que l’auteur se donne à lui-même ; l’attention aux détails ; le ressassement des mots et des thèmes comme mode de production du recueil ; enfin – même si plus discrète – l’adoption de la forme du récit : J’avance vers ce point où fuit mon récit, conduit (…) vers le fond percé de ma propre histoire.  Récit dont la source s’alimente d’ailleurs à une béance dont on ne saura rien : Tout tourne en rond dans mon esprit autour d’un mot qui n’a jamais été complètement dit. Aujourd’hui je m’attache au mot qui ne demande pas à être dit. »

C’est à lire sur Libr-critique.

Sébastien Omont à propos du Soufi de Marc Graciano :

« Lire Le soufi, c’est suivre une écriture poétique au tempo sereinement hypnotique – comme la musique jouée par le petit homme ou comme sa marche apparemment divagante – dans une temporalité immémoriale, celle d’une voix qui saisit par les images qu’elle fait naître et par son rythme. Rythme du mouvement, de ce qui n’est pas fixé, de la mobilité de la marge. »

A lire dans le n° 118 de En attendant Nadeau.

Enfin Claude Vercey à propos de Matin sur le soleil de Silvia Majerska :

« Il est toujours émouvant de découvrir une œuvre en son jaillissement, et précieux de pouvoir préserver l’impression du Premier contact (titre au demeurant du poème d’ouverture : Au toucher de mes cuisses / et de la surface de la terre /...), et de la traversée inaugurale de l’ouvrage, impression fragile qui risque d’être aussitôt polluée par les interprétations, les inévitables efforts de rationalisation à venir, et d’autant plus refoulée qu’il est difficile à un critique d’admettre n’avoir su cerner d’emblée ce que propose cette poésie. Pourtant ces échappées du sens participent à son charme. »

Compte rendu à consulter sur le Magnum de la revue Décharge.