Marc Wetzel à propos de « L’exercice du silence »

Marc Wetzel signe un excellent papier dans la revue Traversées sur le livre de Serge Núñez Tolin. Extrait :

« J’ai rencontré deux ou trois fois Serge Núňez Tolin ; c’est un homme souple, chaleureux et vif. Son oeuvre est pourtant tout le contraire : elle est austère, abrupte et lente, et elle l’est vraiment. Mais je crois comprendre peut-être pourquoi. L’oeuvre est austère (elle est sévère, rigoureuse, comme se réduisant à sa propre rudesse, stricte comme si tout decorum était en panne) parce qu’elle est partout et toujours précise : on y mesure à chaque pas ce dont exactement on parle, on y est comme obsédé par le droit qu’a la parole d’occuper sa propre place. Elle est abrupte (de parcours raide, sans filet, où la lecture même risque toujours de se rompre quelque chose) parce qu’elle est authentique : tout ce qui y est présent semble aussitôt prendre ses propres responsabilités, assumer seul et intraitablement la moindre autorité à laquelle cela prétend. Aucune diversion, aucune délégation à un tiers quelconque (pas même un auteur majeur, une référence inattaquable) du soin de justifier ce qui est en cours : à peine, pour tout l’ouvrage, une citation liminaire de Michaux, et le nom de Morandi quelque part. L’œuvre enfin est lente (elle a, comme dit mon médecin de famille, le pouls désespérément uni, pépère et fastidieux) parce qu’elle est infiniment précautionneuse, elle regarde à tout, espionne avec une rare vigilance, et aussitôt, tous les à-côtés – conditions, corrélations, conséquences – de ce qu’elle avance. Sa puissance méditative est un hôte exigeant et peu corruptible !

  Il ne s’agit pourtant pas ici de méditer pour méditer; ce n’est pas un simple exercice de silence, mais bien, comme le titre y prétend à la fois ingénument et périlleusement, l’exercice même du silence. On ne fera pas zazen ici, même si le corps, la respiration, la nudité du contexte, le retirement méthodique et une sorte de quiétude complexe et compulsive y ressemblent ou disposent. On n’est d’ailleurs même plus vraiment dans la poésie philosophique coutumière de l’auteur, parce que la philosophie discourt et raisonne, comme un combat réfléchi de la raison avec ses propres limites, alors qu’ici les mots ne font que décrire (jamais raconter ni déduire) ce qui leur échappe, ce qui se passe d’eux, ce qui les épuise, écrits par quelqu’un qu’on n’imagine pas du tout à sa table peaufiner les idées qu’il a, mais bien plutôt (qu’on pardonne ce clin d’oeil vaguement spinoziste) arpenter de long en large, devant nous et les choses, l’idée qu’il est !

« Funambule dans un infini fraternel où la chute est l’interminable fil que l’on suit : solitude du marcheur » (p. 26) » (…)

La suite sur https://revue-traversees.com/2020/10/06/serge-nunez-tolin-lexercice-du-silence-le-cadran-ligne-ouvrage-publie-avec-le-concours-de-la-federation-wallonie-bruxelles-septembre-2020-72-pages-14-e/

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