Mathieu Jung à propos des « Grandes Soifs » de Joël Cornuault

Merci à Mathieu Jung qui signe un bel article sur son blog, à propos des Grandes Soifs de Joël Cornuault :

L’encre bleu des mers du sud

« Le voyage ? Non, la promenade. L’émerveillement à deux pas de chez soi. Un écart et un tracé − anagrammes, aller-retour. Les Grandes Soifs, soit une rêverie féconde à partir des mots, essentielle mantique. Et, chemin faisant par les mille sentiers de l’imaginaire, l’invention constante d’un territoire. Invention au sens de découverte : Joël Cornuault révèle les pays qu’il arpente. On lui doit aussi, mais cela participe de la même Wanderung, la très élégante revue des Pays habitables chez Pierre Mainard (cinquième livraison en mars 2022).

Je l’imagine écrire à la plume, et c’est là même que cela ressortit finalement au voyage, qu’on a une sensation d’écriture « retour des pays chauds » ; oui, je me dis que Cornuault compose ses grandes soifs avec cette encre bleu des mers du sud qu’employait André Breton, comme nous le rappelle Pierre Michon. Dans la lettre, par exemple qu’il adressa à l’auteur du Château d’Argol le 13 mai 1939. Julien Gracq, au reste, est bien présent chez Cornuault. C’est dans ces Grandes Soifs une dilection pour la géographie (très belles pages consacrées à Élisée Reclus), une passion pour Breton aussi, qui me fait songer à Gracq. Fourier, autre grande figure tutélaire que Cornuault partage avec Breton − cette « exhubérance définitive » −, garantit sa puissante vitalité au regard de Cornuault, assure aux pays inventés, rendus habitables par la rêverie du promeneur, leur horizon d’utopie, leur principe espérance ou leur inexorable point de fuite.

L’encre bleu des mers du sud donne accès à ce que Cornuault définit comme un « romantisme du charbonnier ». La formule est admirable. J’y trouve le bon Curé d’Ars, la brouette du Facteur Cheval, le génie batracien de Jean-Pierre Brisset, les divagations de Jean-Paul Richter, des logogriphes hétérodoxes et splendides façon art brut ou enfants du limon. Et il va sans dire que le Bourbonnais de Cornuault coïncide secrètement avec la Bourbon de Jules Hermann. Ce d’autant que Cornuault, avec les paréidologues Tanquerel et Backes est aussi un redécouvreur des Gamahés de Jules-Albert Lecompte (voir Des Pays habitables n° 2, pp. 35-47). C’est tout un inframonde que désignent les Grandes Soifs.

Cornuault est un bouseux subtil ; sa rêverie résonne avec celle, par exemple, d’un Pierre Bergounioux (et on a vu que Michon n’est pas loin). Ce qui ne l’empêche pas − au contraire − de maintenir sa rêverie dans l’Ouvert, comme en témoigne par exemple sa méditation sur la Wilderness.

Cornuault exhume les signes, les failles et les traces de sous le monde unifié unidimensionnel qu’est devenu le nôtre. Il propose un De Signatura Rerum. Son « lyrisme des ferronneries », il le partage avec Jean Tardieu dans La Part de l’ombre. Grandiose méditation, aussi, sur les bancs publics (Cornuault s’est-il assis sur ceux de Vézelay ?). C’est au fond quelque chose de très enfantin. Comme de voir des formes dans les nuages. Mais il n’est pas donné à tout le monde de saisir aussi finement la grande anagramme du monde, et de la donner à lire.

Il faut y aller voir, soi-même. Cent vingt-quatre pages parues au Cadran Ligné.  »

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