de Victor Rassov
15 €
96 pages
978-2-9565626-4-1
L’animal dont il est ici question, s’il possède certaines qualités du moineau, est incomparablement plus fourbe. Il fait dans la hantise. Un instant d’inattention et c’est le monde entier qui devient sa charogne (son cadavre et sa pâture). Usant de stratégies vieilles comme pointes de sagaies, on tâchera de lui régler son compte. Lui couper l’air sous l’aile, abattre l’arbre qui cache la forêt au fond de laquelle il se terre : telles sont les visées des poèmes réunis dans l’Oiseux.
Une traque, donc, avec ce que cela comporte de rêverie et d’errance, de longs aguets sous les taillis, le nez dans la matière.

L’automne aux
tempes
et pour gouge une ellipse,
L’Oiseux cisèle
un grain de sable
mouvant.
*
Champ dévasté par
l’érection nocturne
d’une cathédrale de plumes et de petits os.
Le maraîcher se tire
une balle
dans la dure-mère.
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On en parle, et bien :
Florent Toniello dans la revue Accrostiches : https://accrocstich.es/index.php?post/2021/11/05/L%E2%80%99Oiseux
« Quel texte étrange et fascinant que cet Oiseux, de Victor Rassov, au Cadran ligné ! Oiseau mutant au point de devenir adjectif, le curieux animal décrit dans cette suite de sizains en vers libres n’a d’oiseux, pour tout dire, que le nom : le dépeindre, voire l’apprivoiser, n’a rien de futile, puisqu’il nous emporte dans une traque – le mot figure en quatrième de couverture – au goût de subtile mosaïque littéraire. Une attention particulière est portée au langage, avec des vocables précieux ou rares, des trouvailles, un rythme haché par une syntaxe à l’os, légère comme un squelette de volatile : « Point d’énigme / en cette ornithique salaison. / Pur caprice du mauvais sens. / Aurait tendance à / s’annoncer / comme carcasse claire. » Victor Rassov se fait naturaliste pour saupoudrer des séquences explicatives, lesquelles ne jettent cependant qu’une lumière ténue sur l’objet de son étude. « On a pourtant dit de lui : / suppuration », « Certains l’auraient connu / grand comme ça » : les on-dit alimentent autant l’envol des mots que les descriptions techniques ou psychologiques. Que penser de cet animal qui « ne chie / qu’au pied des icebergs / et c’est / peut-être / sa seule / coquetterie » ? Quelle fonction incarne-t-il dans les poèmes, quelle pourrait être le sens profond de l’allégorie qu’il constitue peut-être, puisque l’Oiseux « expose à qui / veut bien l’entendre / la condition de sa litote » ? Au fond, peu importe ; il convient de se laisser emporter par la langue de Rassov, de le lire avec Buffon en tête. Pas commode, cet animal qui « libère un sale minerai / sur le pinson », mais fascinant, pour sûr. « L’Oiseux ne s’efface. Gourd / des rémiges alors / il tombe, / de corbe en serin / creuse une ascension dans la ramure / et toc. » Excrément précieux, deuxième texte du livre, poursuit dans l’étrange en traitant la défécation comme une extraction minière, dans des neuvains cette fois. Victor Rassov est sans nul doute une voix poétique singulière à découvrir et à suivre. »
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« L’adjectif oiseux, du latin otiosis, revêt en français un sens double : lorsqu’il qualifie une personne, il indique « qu’elle a des loisirs » ; lorsqu’il est attribué à une chose, « qu’elle ne sert à rien ». Mais l’Oiseux n’est ni homme ni chose : pure bête possédant « certaines qualités du moineau », il ne s’apparente à l’oiseau, toutefois, qu’à condition d’une paronomase. Rien de commun, en effet, entre le bas latin aucellus, qui donne l’oiseau, et otiosis, père de l’oiseux. Au bord double, donc, du loisir et de la vanité, l’Oiseux, majusculé sous son nom propre d’antonomase, prend toutefois dans L’Oiseux, premier livre de Victor Rassov – après un remarquable Cervelet publié dans la revue Catastrophes2 (2019) – quelque envol impossible. Cinquante-quatre sizains y articulent en tout cas la séquence singulière d’une chasse : « usant de stratégies vieilles comme pointes de sagaies, on tâchera de lui régler son compte » (quatrième). (…) »
Guillaume Artous-Bouvet sur Sitaudis : https://www.sitaudis.fr/Parutions/victor-rassov-l-oiseux-1636955266.php
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« Ce premier recueil de Victor Rassov s’organise en deux séries, composées chacune de courtes miniatures occupant le centre de la page, selon une apparente régularité formelle – six vers pour les poèmes de la première série, neuf pour la seconde – qui cache mal les abîmes baroques qu’un tel écrin propose au lecteur. Mais si la langue a ici le goût du mot rare, du glissement, de l’incise et de l’excision, elle n’en aime pas moins les contrastes : « Enfin conçu/ un départ de puanteur sur la terre arable/ des premiers matins/ manie du pire/ de l’aigu de l’exquis/ on s’habitue/ au voisinage des talismans/ n’était ce seul obstacle/ et la merde à pleines mains ». Ainsi, la seconde série de poèmes, la bien nommée « Excrément précieux », serait un « exercice de putréfaction », puisque est « gemme aussi bien/ tout ce dont la matière/ s’exècre », de même que « tout ce qui reflue vers le cœur/ et offre vue/ sur la naissance/ par le hublot/ des brûlures ». Et « en redemanderait-on/ qu’on se verrait servi », car « chaque lampée/ possédera son buveur ». C’est une une « divine enflure » qui « renvoie l’être/ à sa fœtalité » ; un être « moins pondu/ qu’apparu/ décavé/ perle au fond/ du rachis nu comme/ un buisson ». La première série, la plus longue, prend pour sujet « L’oiseux », dont elle dresse un portrait facetté, comme pour mieux « lui couper l’air sous l’aile ». Celui-ci, en bonne créature baroque, « circule avec/ le sens tari sous sa membrure », il avance « au pas d’accident du désordre » et « obscurcit seulement ce quoi » ; ce, autrement dit qui multiplie le sens ou le sature. D’ailleurs, « on ne le verra plus s’inverser/ qu’en de rogues anaphores ». Notre oiseux, « lové dans un/ cri/ annonce tout en se gardant/ bien de survenir/ une prochaine jacassante ». « Certains », pourtant, « l’auraient connu/ grand comme ça », mais s’il chante, gare : « ignoble petit tronçon/ d’harmoniques/ relaps à cet égard seulement/ enculé dès matin/ lors la lumière/ est grise ». Une poésie elliptique, étrange, qui creuse l’hermétisme de la matière animale qu’elle explore. »
Guillaume Contré (Le Matricule des Anges n°228, novembre 2021)