Morosités

de Victor Rassov

14 €

70 pages

ISBN 978-2-493603-07-4

Où l’on apprend que le linge a séché.

Qu’il y a quelque part un château.

Danses de verdeur, petits pas de joie.

Le lac fait le gros dos et ces messieurs me disent.

Encore des aventures.

Morosités se présente comme une longue litanie constituée de petites unités (trois sizains par page) rythmées par l’usage du pronom indéfini « on ». C’est un texte qui tente d’articuler une attention au quotidien parfois proche de la notation, et une forte inclination pour le merveilleux.

Cette tension entre l’ordinaire et le merveilleux se traduit, de manière concrète, dans la langue. Ainsi, chaque sizain est conçu comme un petit espace où la langue est mise en travail, livrée aux caprices du sensible et de l’abstrait. Les registres se contaminent et les valeurs s’inversent. La morosité – qui serait une nouvelle humeur, une sorte d’extase à bas-voltage – serait aussi bien un état de porosité de la langue, de perméabilité et de ductilité.

Ce texte est aussi travaillé par son rapport à l’image et à la pensée analogique, comme véhicule d’un lyrisme paradoxal et pour ainsi dire descendant. Tout est dans le monde, comme l’a écrit le poète et peintre hollandais Lucebert. Sous cette apparente évidence se cache la possibilité d’un terrible émerveillement, et c’est de cet émerveillement que sont tramées les Morosités.

Merci à Guillaume Contré qui donne un superbe article dans Le Matricule des anges n° 262 (avril 2025) :

Un grand merci à Alexander Dickow pour son article consacré à Morosités de Victor Rassov et mis en ligne sur Sitaudis.

Extrait :

« De quelques lectures fort perspicaces de Morosités par Victor Rassov déjà entreprises émerge une sorte de consensus critique qui maintient que ce livre n’a strictement rien de morose. Je pense remettre en cause, un peu et d’une certaine manière, ce jugement. Que la langue de Rassov n’ait rien de terne, personne ne le contestera, comme on le verra ci-dessous par les extraits mis en valeur ; en revanche, l’idée de la morosité a un rôle essentiel à jouer dans ce livre, et dans ce contraste étonnant entre l’idée statique et la forme dynamique, tout se joue.

            Déjà, ce titre de  Morosités n’est pas sans analogie avec celui d’un livre précédent, chez le même courageux éditeur le Cadran Ligné, L’Oiseux (2021), qui évoque un animal à la fois insolite et indéterminé, voisin décalé de l’oiseau, mais habitant « au bord double […] du loisir et de la vanité, » pris dans un « envol impossible, » comme le dit si bien Guillaume Artous-Bouvet à propos de ce premier livre. La morosité serait comme une forme aggravée de l’oisiveté, où la vanité et le loisir ont stagné, sont devenus marasme.

            Si la poésie a, comme l’a affirmé Antonio Rodriguez, à faire avec le pâtir et donc la réceptivité affective, la poésie de Rassov semble partir carrément d’un état de passivité. Les poèmes de Morosités évoque sans cesse cet état proche d’une sorte d’abattement : « On entre en phase / de pâmoison. […] On atteint, / besogneux, la / paresse des / crapauds » (49) ; « On se délabre assez / lentement dans la cuisine » (7) ; « L’état fœtal a ceci / d’avantageux qu’il / est une grande / grande prairie » (30 ; notons l’analogie entre le grand vide d’une prairie et l’existence inefficace de « l’état fœtal »). La morosité — l’être sans acte ni fonction, sans mobile, n’exhibant aucun trait distinctif, sans relief — est bel et bien le point de départ de ces poèmes déprimés, mais jamais déprimants.

             De même, la morosité explique une des contraintes de la forme que Rassov s’invente : chaque strophe commence par la troisième personne impersonnelle « on, » qui, en dépit de son étymologie (« on » dérive de « homo », l’homme), se rapproche le plus de la non-personne, à la fois individuel et collectif, ni nous ni je. On, c’est l’être sans particularité, n’appartenant à personne en propre, le sujet même de l’anonyme. Il vient entre autres choses signifier le rejet implicite du je lyrique, celui d’une première personne singulière et mise en scène comme telle. Ce refus d’un certain lyrisme n’a rien aujourd’hui que de familier, mais Rassov n’en fait pas trop : c’est un point de départ un peu indifférent ; nul besoin de s’appesantir sur l’anti-romantisme fondateur de l’époque. (…) »

Lecture par Romain Frezzato :

Extrait : « Que l’ennui nourrisse le poème est une des conditions de la modernité (cf. Charles Baudelaire). La ville, la démocratie, le salariat : autant de notions corolaires. Dans la vie d’appartement que nous rapporte Victor Rassov, l’ennui – parce que trop glorieux, ou disons, pour faire bref, trop philosophique – ne saurait même être possible. La morosité est devenue la condition du poète post-moderne. Pourtant rien de morose dans cette succession de sizains dont l’invention verbale continue sape d’emblée le plat du vivre : « On se délabre assez / lentement dans la cuisine. / Le monde (ses bruits de bagnoles et d’oiseaux) / finit de nous / percer / la membrane. » On entre certes, dès la première page, dans un monde de l’approximatif – qui est celui de la sensation, diffuse, d’un sujet tout aussi incertain : « on se délabre assez lentement ; on ne vit pas si loin ; on cultive […] un fond de transe un peu atroce ; on s’estime à peu près foutu ; on déclare un sinistre diffus ; etc. » À noter au passage que le je lyrique de l’ennui baudelairien a cédé sa place au on très prosaïque – pronom aussi indéfini que le sujet qu’il offre de nommer (ce on qui était déjà l’outil anti-lyrique d’un Emaz) : outil discursif qui seul permet de dire l’expérience (post-)démocratique des multitudes où chacun se trouve être le mime de l’autre (modèle clonique des sociétés de contrôle). (…)  »

La suite de ce compte rendu sur Poesibao :

Florent Toniello lit Morosités sur son blog Accrocstiches :

« Après un premier recueil singulier, L’Oiseux, on avait envie de suivre Victor Rassov dans ses aventures poétiques. Voilà qui est désormais possible avec ce nouveau livre, où l’auteur se fixe une contrainte de six vers libres commençant par « On », utilisant souvent rejets et contre-rejets pour instaurer un rythme saccadé. Le choix d’un pronom neutre et indéfini est évidemment pensé en adéquation avec le thème que le titre dévoile. Dans une réalité aux contours flous, c’est en effet un petit traité de l’humeur morose qui nous est offert : « On n’entend plus / que la poussière. / L’espoir a dilapidé / le matin. / La joie / est jaune. » Avec des images cinglantes et « un fond de transe / un peu / atroce », Victor Rassov déroule en quelque 70 pages un flux de pensées « par apnées successives », qui tranche vif dans l’allégresse. Si l’on s’y console, c’est « entre chien et chien / à cette heure où paraît / la forme courroucée des choses » ; la volupté consiste à palper « la panse impossible / du poulpe ». La nature, la faune sont ici bien loin de la fonction apaisante qu’elles revêtent dans tant de poèmes classiques ou contemporains : « On prend peur à l’idée / d’une mésange. / À l’idée du pincement / continu qu’elle inflige / aux cœurs / creux » ; « On se fait / casser / quelque chose comme la gueule / au détour d’une ruelle / par un / papillon blanc. » Évidemment, lorsque les vers tirent en permanence « le golem par la queue », quand « on crache à la vieille gueule / de la lune cette / éternelle nuée de poncifs / tussifs » (notons que le poète ne manque pas d’humour noir charbon !), le danger est grand de sombrer dans une sinistrose assistée par recueil. Pourtant — est-ce là un effet de la concision du texte, qui sait s’arrêter quand il n’est pas trop tard ? —, si l’on se prend à lier les poèmes de Morosités à des pensées funestes, contextes social et international obligent, on referme le livre plutôt satisfait de notre condition… par contraste. Celui-ci est donc, empruntons une dernière fois les mots de Victor Rassov, « à / marquer / d’un vase canope ».

https://accrocstich.es/index.php?post%2F2025%2F06%2F11%2FMorosit%C3%A9s