Un commentaire de Pierre Campion sur « Chiffreurs et bousingos, une étude romantique »

Merci à Pierre Campion qui commente sur son blog le livre d’Alexandre Prieux :

Alexandre Prieux
Une défense et illustration du style

« Je définis l’Histoire comme le choc des hommes, des idées et des armes. »

Alexandre Prieux ouvre et ferme une page d’histoire littéraire sur le gilet de satin rouge que Théophile Gautier portait à la bataille d’Hernani. Quelle page de la littérature ? Celle de quelques personnages et de leurs œuvres, petits sinon minuscules et oubliés, les bousingots ou bousingos ou bousingoths… Ouvrir et fermer son livre par une méditation altière : dédaigneuse et insolente.

Dédaigneuse à l’égard de Hegel (nommé) et de Lanson (non nommé), et de tous les chars lourds de la dialectique ou de la théorie ou des arts poétiques. Mais insolente aussi, à l’égard de confrères et rivaux en matière de styles, de Michelet, Hugo et autres grands, tous nés dans la génération de ces oubliés, et qui vivront beaucoup plus longtemps qu’eux dans la littérature. Car cette insolence conserve, dans son étymologie et dans l’esprit des grandes polémiques, une espèce de respect et de reconnaissance, qui veut pourtant se désintoxiquer du sublime.

Le style d’Alexandre Prieux se fait entendre. Il porte une défense et illustration du Style, en développant un feu d’artifice perpétuel à travers un festival de formules pétaradantes et coruscantes, d’événements, de portraits et de figures : ensemble une évocation du Romantisme, une théorie de l’Histoire et de la Littérature, une vision exaltante et désenchantée de la vie.

Tableau : le rouge

Ils sont là, les bousingos, les Jeunes-France et l’impasse du Doyenné, face aux chiffreurs — aux calculateurs, aux bourgeois, aux classiques en gris —, bien en place dans la cavalerie qui charge sous l’étendard du Romantisme, d’un rouge qui honore moins la politique que la couleur des grandes journées du théâtre. Entre eux tous, Prieux laisse parler Théophile Gautier, leur historien, celui de l’Histoire du Romantisme, celui de 1868 :

Les intérêts de la couleur nous préoccupaient fort… nous avions en outre un goût particulier, l’amour du rouge : nous admirions cette noble couleur, déshonorée maintenant par les fureurs politiques, qui est la pourpre, le sang, la vie…

« Commémorer avec Gautier la bataille d’Hernani et la révolution romantique de 1830, c’est donc retourner à l’instant qui justifie que ce mot de révolution, logiquement réservé aux forces qui déplacent les montagnes de l’Histoire, ait pu être appliqué sans plaisanterie à des actions d’ordre esthétique. » L’esprit de toutes les commémorations : revenir à l’origine, retremper un combat au moment où il s’épuise en vaines colères, au risque de le réduire à des deniers feux…

Tel est le projet de Prieux, de défendre « la relation nécessaire et proportionnée d’une composante de style avec une composante d’énergie » et de substituer les révolutions de l’ordre littéraire à celles de l’ordre politique, par l’exemple de la révolution romantique. Tel était bien celui de Victor Hugo, trois ans déjà avant Hernani, en publiant son Cromwell accompagné d’une furieuse Préface, le tout présenté comme l’inauguration d’un nouvel âge de l’esthétique — le dernier —  dans l’histoire du monde : soutenir, avec le culot de ses 25 ans, que le vrai lieu des révolutions est le théâtre, en invoquant une bataille non pas perdue mais qui n’avait même pas été livrée. La vraie bataille et la vraie preuve à l’appui de cet axiome, donnée dans le désespoir que les Bourbon renoncent jamais à la censure, eut lieu à la Comédie française le 27 février 1830, cinq mois avant les Trois Glorieuses. Un jour, en 1867, elle sera désavouée.

Gautier commémore Hernani et le romantisme, dans l’atmosphère débilitante d’un Second Empire qui ne sait pas encore qu’il va tomber à Sedan, quatre ans lui-même avant de mourir et de recevoir l’hommage de Victor Hugo, d’un Hugo vieilli, dont la dernière pièce date de 1843 et dont le théâtre fut l’histoire d’une infortune continue :

Moi qui t’ai connu jeune et beau, moi qui t’aimais,

Moi qui, plus d’une fois, dans nos altiers coups d’aile,

Éperdu, m’appuyais sur ton âme fidèle,

Moi, blanchi par les jours sur ma tête neigeant,

Je me souviens des temps écoulés, et songeant

À ce jeune passé qui vit nos deux aurores,

À la lutte, à l’orage, aux arènes sonores,

À l’art nouveau qui s’offre, au peuple criant oui,

J’écoute ce grand vent sublime évanoui.

[…]

Ce siècle altier qui sut dompter le vent contraire,

Expire ô Gautier ! toi, leur égal et leur frère,

Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset.

L’onde antique est tarie où l’on rajeunissait ;

Comme il n’est plus de Styx il n’est plus de Jouvence.

Le dur faucheur avec sa large lame avance

Pensif et pas à pas vers le reste du blé ;

C’est mon tour ; et la nuit emplit mon œil troublé

Qui, devinant, hélas, l’avenir des colombes,

Pleure sur des berceaux et sourit à des tombes.

Hauteville-House, nov. 1872. Jour des Morts.

Un grand thrène, d’une tristesse majestueuse. Dirons-nous que Victor Hugo a rejoint le camp des versificateurs classiques ? Non, car ici il incarne en deux personnes, Gautier et lui-même, l’échec du Romantisme et le travail de la mort. C’est même le moment où, selon certaines formules de Prieux, il va devenir incommensurable à tous autres et, en dépit de toutes les objections, inoubliable. Et puis, dès l’époque d’Hernani, son maintien personnel ne se permettait ni gilet rouge ni débraillé.

Amer savoir celui qu’on tire de la Commune. Hugo est déjà revenu à Guernesey où il va rédiger son Quatre-vingt-treize. L’Événement est de retour, c’est encore et toujours la Révolution française, dont le sens mystérieux ne relève plus du théâtre mais, il lui semble, d’un roman gigantesque dont les personnages mêleront Marat, Danton et Robespierre à ceux de Cimourdain et Gauvain. L’esthétique répond présent, mais l’événement est premier. Le seul mobile de la fable et sa dignité, c’est qu’elle croie approcher le sens de l’événement mieux que l’histoire, la philologie, ou la philosophie.

Prieux : « Le fait politique promet et ne tient pas ; le fait esthétique, lui, a lieu tout de suite. » Certes, mais le fait politique, lui, revient à tout bout de champ (en 1830, en 48, en 71, en 1917), couvert de sang réel, promettant toujours et ne tenant jamais — c’est sa force. Et il revient sans cesse provoquer l’esthétique[1].

Portraits

Gautier commençait son Histoire du Romantisme par les épigones des grandes figures, par leur piétaille. Façon de leur rendre hommage en ce qu’ils traçaient d’avance le destin du Romantisme — de n’avoir brillé qu’un instant et d’un éclat un peu faux.

Des catégories : les deux Cénacles, les Jeunes-France, la Bohême galante, les Bousingos donc, les petits Romantiques les plus voyants, les plus caractérisés par leur nom, leur légende, leur délimitation « d’un côté par le fait littéraire, de l’autre par le fait politique. Champ tout négatif, champ peut-être aussi le plus pur du Romantisme ».

Des noms, relevés au passage par des accointances, avec Baudelaire ou Nerval[2] ou les Surréalistes, ou même avec Flaubert.

Des médaillons, rapides, de Bouchardy, Jehan du Seigneur, Jules Vabre, Petrus Borel et du peintre Nanteuil. Mais, dans ce petit livre, Philothée O’Neddy emporte près de dix pages[3]. Car, résumé par les deux dates des représentations d’Hernani (1830 et 1867, celle de la bataille et celle de la réconciliation) et n’ayant jamais écrit qu’un seul recueil de poésie (Feu et flamme, 1833), il emblématise « avec une sorte de pureté spectrale » l’échec du Romantisme. C’est lui aussi qui apporte l’opposition entre les bousingos et les chiffreurs et qui définit ainsi, réciproquement, la fantaisie (et l’impuissance) de ceux qui travaillent sous leur chapeau (le nom de leur couvre-chef) et la positivité de la bourgeoisie qui ne connaît que les chiffres des fortunes et des infortunes et celui des tirages : « Il n’y a qu’un seul miroir où se distingue nettement le bousingo : c’est le miroir de la bourgeoisie. […] l’exécration romantique de la bourgeoisie mesure le besoin non moins romantique de cette même bourgeoisie. Précisément on peut dire que, plus grand est ce besoin, plus petit est le Romantique. » Complicité fatale.

Grâce aux formules de Prieux, O’Neddy représente un état premier et dernier du Romantisme et sa figure en quelque sorte héroïque. Fusées de détresse plutôt que d’un 14 Juillet, elles témoignent que le Romantisme, ici et maintenant et dans l’avenir, est le recours vers lequel « se retourneront toujours ceux qui cherchent, dans la brève nuit humaine, les traces brûlantes de l’idéal ».

Car les grands noms ici sont ceux de Théophile Gaultier et de Victor Hugo, celui-ci portant constamment son ombre sur celui-là et sur les phalanges de 1830, et ainsi déterminant le sens de toute cette histoire. À savoir que, devant le temps et la mort, et si le style est bien le propre de l’homme, toute la littérature est l’histoire d’un échec honorable et même glorieux.

Pierre Campion http://pierre.campion2.free.fr/cprieux.htm


[1]  Pierre Campion : La  Littérature au défi de la Révolution française, essai. (2021)

[2] Après l’ouvrage de Théophile Gautier, il faudra attendre 75 ans avant que l’histoire littéraire ne rende justice à Nerval.

[3] Philothée O’Neddy est le pseudonyme d’Auguste-Marie Dondey,

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