Mathieu Jung à propos des « Grandes Soifs » de Joël Cornuault

Merci à Mathieu Jung qui signe un bel article sur son blog, à propos des Grandes Soifs de Joël Cornuault :

L’encre bleu des mers du sud

« Le voyage ? Non, la promenade. L’émerveillement à deux pas de chez soi. Un écart et un tracé − anagrammes, aller-retour. Les Grandes Soifs, soit une rêverie féconde à partir des mots, essentielle mantique. Et, chemin faisant par les mille sentiers de l’imaginaire, l’invention constante d’un territoire. Invention au sens de découverte : Joël Cornuault révèle les pays qu’il arpente. On lui doit aussi, mais cela participe de la même Wanderung, la très élégante revue des Pays habitables chez Pierre Mainard (cinquième livraison en mars 2022).

Je l’imagine écrire à la plume, et c’est là même que cela ressortit finalement au voyage, qu’on a une sensation d’écriture « retour des pays chauds » ; oui, je me dis que Cornuault compose ses grandes soifs avec cette encre bleu des mers du sud qu’employait André Breton, comme nous le rappelle Pierre Michon. Dans la lettre, par exemple qu’il adressa à l’auteur du Château d’Argol le 13 mai 1939. Julien Gracq, au reste, est bien présent chez Cornuault. C’est dans ces Grandes Soifs une dilection pour la géographie (très belles pages consacrées à Élisée Reclus), une passion pour Breton aussi, qui me fait songer à Gracq. Fourier, autre grande figure tutélaire que Cornuault partage avec Breton − cette « exhubérance définitive » −, garantit sa puissante vitalité au regard de Cornuault, assure aux pays inventés, rendus habitables par la rêverie du promeneur, leur horizon d’utopie, leur principe espérance ou leur inexorable point de fuite.

L’encre bleu des mers du sud donne accès à ce que Cornuault définit comme un « romantisme du charbonnier ». La formule est admirable. J’y trouve le bon Curé d’Ars, la brouette du Facteur Cheval, le génie batracien de Jean-Pierre Brisset, les divagations de Jean-Paul Richter, des logogriphes hétérodoxes et splendides façon art brut ou enfants du limon. Et il va sans dire que le Bourbonnais de Cornuault coïncide secrètement avec la Bourbon de Jules Hermann. Ce d’autant que Cornuault, avec les paréidologues Tanquerel et Backes est aussi un redécouvreur des Gamahés de Jules-Albert Lecompte (voir Des Pays habitables n° 2, pp. 35-47). C’est tout un inframonde que désignent les Grandes Soifs.

Cornuault est un bouseux subtil ; sa rêverie résonne avec celle, par exemple, d’un Pierre Bergounioux (et on a vu que Michon n’est pas loin). Ce qui ne l’empêche pas − au contraire − de maintenir sa rêverie dans l’Ouvert, comme en témoigne par exemple sa méditation sur la Wilderness.

Cornuault exhume les signes, les failles et les traces de sous le monde unifié unidimensionnel qu’est devenu le nôtre. Il propose un De Signatura Rerum. Son « lyrisme des ferronneries », il le partage avec Jean Tardieu dans La Part de l’ombre. Grandiose méditation, aussi, sur les bancs publics (Cornuault s’est-il assis sur ceux de Vézelay ?). C’est au fond quelque chose de très enfantin. Comme de voir des formes dans les nuages. Mais il n’est pas donné à tout le monde de saisir aussi finement la grande anagramme du monde, et de la donner à lire.

Il faut y aller voir, soi-même. Cent vingt-quatre pages parues au Cadran Ligné.  »

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Deux notes de lecture sur « Les Grandes Soifs » de Joël Cornuault

Patrick Corneau, sur son blog Le lorgnon mélancolique :

« Ce recueil de courts textes apparemment librement associés – en fait savamment combinés, est une suite de rêveries, réflexions et moments d’exaltation épiphaniques, qui nous conduisent à l’écart, hors de ce temps, de son langage et des lieux qui récusent la vie. Joël Cornuault a un don précieux pour extraire le charme non conforme des objets les plus modestes de nos vies : bancs publics, ferronneries, fleurs des champs, pierres du chemin, modelés des paysages éprouvés pédestrement… Le « furetage intrigué » pratiqué au cours de « prospections décousues » est le fonds de son être dromomane qu’il nous livre littérairement à travers l’alacrité d’une légère et gaie érudition apte à tourner la clé des souvenirs ou la boîte à rêves. Esprit dénué de tout tropisme dans l’art de plaire ou de ne pas déplaire, sa parole franche (et amicale) appelle la confiance. Fidèle aux enchantements de l’enfance, à ses jeux, à ses étonnements devant la merveille du monde, Joël Cornuault maintient ferme le grand arc dialogique entre le spectacle du monde et le murmure intérieur qu’il soit onirique ou nostalgique. En cela, s’inscrivant dans la lignée de grands intercesseurs (Leopardi, Fourier, Thoreau, Breton, Saint-Pol Roux, E. Reclus, H. Raynal…), il nous aide : il n’y a pas de communion avec le monde sans de « grandes soifs ». »

Marc Wetzel écrit dans la revue Traversées :

« Pour cet auteur (71 ans) paisible, malicieux et fraternel, les « grandes soifs » qu’évoque le titre ne sont en tout cas pas des soifs de grandeur ! Mais bien plutôt, pour un illimité flâneur, ce sont, comme il le dit lui-même (p.38), soifs « de recherche », « de merveille », « de jouvence » et « d’utopie ». « Le goût du pouvoir, la soif de gloriole, la concurrence rendant impossible de considérer la vie dans sa totalité«  (p.83), c’est bien plutôt et exclusivement « l’appétit de l’esprit » qui anime ce contagieux rêveur, aux fièvres curieuses, partout aussi « ému » qu’un enfant « par le trésor qu’il a surpris » (p.65), et toujours aussi soucieux que lui de « partager l’enchantement qu’il vient de connaître ». Devant la belle surprise, l’adulte se pince pour s’assurer de ne pas rêver; l’enfant, lui, rêve pour s’assurer d’en être pincé. Et notre auteur est un grand enfant, colporteur de trouvailles, espion des courants d’air, bourlingueur de l’insolite, fan des contrastes du merveilleux. Et si, parfois, l’enfant est « méchant », dit-il, c’est que jusque dans son paradis, « il doit apprendre en toute rigueur à encaisser les coups » (p.70)

  C’est un rêveur réaliste, qui interroge même ce que son imagination transfigure. L’observation est aiguë : si, dit-il, « il se voit peu de bancs sur les parvis des églises », c’est qu’on est, devant le bâtiment, pressé d’y entrer, et, sortant de lui, pressé de s’en éloigner. D’ailleurs, devine-t-il, il y a bancs publics et bancs publics : certains, hors-la-loi et sordides, sur lesquels « il fait froid dormir » (p.30), et d’autres, accueillants et sages, sur lesquels il fait chaud somnoler. « Le petit peuple de la flânerie ou de la lassitude » s’y succède, observant de là les « trottinettes véloces » slalomant sans honte autour des miséreux à poussettes.  » (…)

Lionel Bourg à propos de « Chiffreurs et bousingos » d’Alexandre Prieux

Un grand merci à Lionel Bourg qui donne une très belle recension de Chiffreurs et bousingos, sur Sitaudis :

« (…) Alexandre Prieux déploie l’incisive dialectique unissant contradictoirement les Chiffreurs, entendez les bourgeois, gris, gras, poussiéreux, reconnaissables à leur luisante calvitie, et les Bousingos, frange échevelée de la Bohème républicaine dont un Philothée O’Neddy ne serait pas seulement le raté magnifique. D’une tenue devenue rare de nos jours, l’ouvrage explore, investit les contraires, mettant en jeu défis et complicités d’adversaires équivoques, la dissidence, ici, laquelle sera plus tard dadaïste puis surréaliste (Drieux en appelle à André Breton, « le plus grand et le dernier idéologue du Romantisme »), brûlant ses ailes d’oiseau miraculeux au maigre feu qui se consume dans l’âtre des Philistins. (…) C’est dire qu’on ne trouve pas une once de démagogie, voire d’opportunisme littéraire dans cette étude écrite, je le répète, avec une intelligence et une élégance stylistique dont la rigoureuse beauté ne peuvent que ravir le lecteur. En outre, la chose n’est pas anodine, Alexandre Prieux invite chacun à se replonger dans les souvenirs de Gautier, les déambulations de Baudelaire et les analyses de Walter Benjamin : il n’est guère de meilleure compagnie. »

https://www.sitaudis.fr/Parutions/chiffreurs-et-bousingos-de-alexandre-prieux-1647759220.php

Vient de paraître

Nouveautés au Cadran ligné :

Marc Graciano

Le Charivari

Mise en page 1

Après Le Sacret (éditions Corti) et Le Soufi (Le Cadran ligné), Marc Graciano donne une suite à son projet du « Grand Poème ». On y  retrouve la même atmosphère médiévale, on y découvre une description du château du Seigneur, un Christ en bois peint de vrai sang, une étrange créature tirée du fond des eaux. On y assiste également à une scène de charivari, où le grotesque et le burlesque prennent soudain le pouvoir au sein d’un récit mené dans une langue magnifique.

72 pages, 14 €

978-2-9565626-8-9

Joël Cornuault

Les Grandes Soifs

Mise en page 1

Rêveries,  réflexions et moments d’exaltation librement associés, Les Grandes Soifs conduisent à l’écart, hors de ce temps, de son langage et de ses lieux qui récusent la vie. Elles valorisent le jeu, les enchantements de l’enfance ; le goût des mondes inaperçus ; le commerce avec les intercesseurs du merveilleux, poètes de l’abondance et du luxe vrais, que sont l’amitié, le rêve heureux, l’amour.

128 pages, 16 €

978-2-9565626-9-6

Alexandre Prieux

Chiffreurs et bousingos

Une étude romantique

Mise en page 1

Bouzingoth, bouzingot, bousingot, bousingo : l’orthographe du mot n’est pas moins instable que son sens. Improvisateur de cabaret ou jeune républicain cherchant sa barricade, révolté métaphysique ou produit paresseux de la bohème, voire simple chapeau de cuir bouilli : la silhouette romantique du bousingo ne se précise qu’en face de son ennemi juré, le chiffreur. Bien, mais qu’est-ce qu’un chiffreur ? Demandez-le au bousingo.

80 pages, 14 €

978-2-9565626-7-2

Salon de l’Autre Livre

Les éditions Le Cadran ligné seront présentes au Salon de l’Autre Livre, du 26 au 28 novembre 2021, en compagnie des éditions Pierre Mainard.

Venez nombreux découvrir nos livres et en particulier nos nouveautés dont la presse a parlé ces jours-ci :

  • Fusain, de Christian Viguié. Prix Mallarmé 2021 pour son livre Damages chez Rougerie.

« Les poèmes de Fusain présentent des figures neuves dans un monde où les relations entre humains et choses sont modifiées. Ce sont les éléments de la nature qui dominent dans les énoncés (ciel, eau, arbres, fleurs, pierre, etc.), toujours vivants ; il n’y a cependant pas d’anthropomorphisme mais un humanisme orienté vers le non-humain et qui accepte le mystère des choses, mystère représenté par les arbres dessinés au fusain en frontispice. » Tristan Hordé sur Sitaudis : https://www.sitaudis.fr/Parutions/fusain-de-christian-viguie-2-1636889051.php

« Mieux encore qu’un art de vivre, un art d’être – et n’être pas, par temps de brouillard plutôt que de vacarme. Une poésie de l’élémentaire, ontologie des limbes portant haut – et bas – les couleurs – ici l’absence de couleurs – de son art. Une poésie si peu militante, et qui milite de tout ce qu’elle délite, de part en part du rien. Supprimant nietzschéenne la première personne du singulier en faveur de la passivité émanant des choses, le retournement grammatical pour seule logique limbique. Brouillard, silence : au plus creux, au plus ocré, au plus incréé du soi poète. Comment, lisant – s’ils savaient lire – l’imperceptible ontologie brouillée, limpide, profonde de sa simple dérobade,  de Christian Viguié, des philosophes oseraient-ils disserter encore de l’être et du néant ? À la trappe. » Christophe Stolowicki sur Sitaudis : https://www.sitaudis.fr/Parutions/fusain-de-chrisitan-viguie-1-1636888741.php

  • L’Oiseux suivi de Excrément précieux de Victor Rassov

« L’adjectif oiseux, du latin otiosis, revêt en français un sens double : lorsqu’il qualifie une personne, il indique « qu’elle a des loisirs » ; lorsqu’il est attribué à une chose, « qu’elle ne sert à rien ». Mais l’Oiseux n’est ni homme ni chose : pure bête possédant « certaines qualités du moineau », il ne s’apparente à l’oiseau, toutefois, qu’à condition d’une paronomase. Rien de commun, en effet, entre le bas latin aucellus, qui donne l’oiseau, et otiosis, père de l’oiseux. Au bord double, donc, du loisir et de la vanité, l’Oiseux, majusculé sous son nom propre d’antonomase, prend toutefois dans L’Oiseux, premier livre de Victor Rassov – après un remarquable Cervelet publié dans la revue Catastrophes2 (2019) – quelque envol impossible. Cinquante-quatre sizains y articulent en tout cas la séquence singulière d’une chasse : « usant de stratégies vieilles comme pointes de sagaies, on tâchera de lui régler son compte » (quatrième). (…) Étrange loquacité d’une énigme sans secret, d’une agitation animale et pourtant essentiellement soustractive. C’est que (p. 28) « L’Oiseux triomphe / du signe / auquel il se mesure » : nul discours ne saurait maîtriser l’affront solennel de la bête qui s’ajoute en « ajours » surgissants au gras même du « réel » (p. 52) : « c’est la couenne, le ciment gras / du réel qui subit ces ajours / comme autant / de fiorituriques / vengeances ». En exception, dès lors, au monde comme au poème qui prétendait en rassurer l’évanescence (p. 62), « L’Oiseux ne s’efface. Gourd / des rémiges alors / il tombe, / de corbe en serin / creuse une ascension dans la ramure / et toc ». L’onomatopée signe la fin : chute, apparemment (« il tombe »), mais dont la catabase « creuse une ascension » : ainsi sans doute, et pour revenir au début, « l’Oiseux ne s’envole » mais « circule », animal infusant le désir d’une parole un tout petit peu moins qu’oiseuse.  » Guillaume Artous-Bouvet sur Sitaudis : https://www.sitaudis.fr/Parutions/victor-rassov-l-oiseux-1636955266.php

  • Tournures de l’Utopie de Boris Wolowiec

« Que dire d’un texte de Boris Wolowiec ? Beaucoup. Mais la vraie terrible question la voici : comment dire ce beaucoup-là ? Il faudrait le dire, pouvoir le dire, et comment ! mais comment ? Et combien comment. Et comment comment. Que dire d’un texte de BW ? Il faut bien entendre le d’. Il veut dire depuis. Que dire depuis un texte de BW. Et combien comment depuis. Et comment dedans. Et comment qu’on est dedans. On y est, et comment. Depuis, à la fois marqueur de temps et de lieu. Depuis BW, et comment. On en est là, et comment. BW, comme un comment, intensifieur naturel des choses bêtes. Chaise, table, papier. Ce genre de choses. Ce genre de chose. Chose masculin. Comme Quelque chose noir de Roubaud. Mais c’est un autre combat, je crois. Un combat quand même. Depuis BW. Et comment. Choses bêtes. Bêtises. Mais oui. Et comment. L’intensité de cet et comment. Et comment l’intensité. L’entêtement dans l’intensité, et comment. Wolowiec marqueur d’intensité. Et comment intensifieur. Au début, on dit, on croit lire et pouvoir dire et régler l’affaire d’un seul coup d’un seul : BW littérature de l’épuisement et c’est fini. Or, épuiseur infatigable, inépuiseur surtout, voici Wolowiec. Depuis le début. Alors qu’il faut penser dès le depuis et ne pas trop laisser passer la littérature (cf. Artaud). Depuis le depuis. Pendant qu’il a lieu, le Depuis. Le temps qu’il dure. Ce genre de chose. Noir. Chose noir au masculin de l’impératif singulier. Le peu qu’on en sache, ce depuis-là parle d’un dedans. Ou alors il ne faut rien penser du tout. Depuis le dedans, dedans le Depuis. L’espace dans le temps projeté dans l’espace projeté dans le temps projeté dans l’espace. On n’est pas à l’approximation près. Pourvu que ce soient des approximations à grande échelle. Mais le Depuis de BW nous tient. Depuis, nom propre. Voilà autre chose. Depuis, comme un lieu-dit. Une utopie. Et comment. L’utopie en question, c’est la Pologne de Gombrowicz, le nulle part de Jarry. Une langue aussi bien, faite de tournures (BW chantourneur). Autour de ce lieu tourne la parole de Wolowiec. « Je suis un exilé à l’envers. Je tente de transformer le français que j’écris en polonais que je ne parle pas. Je tente de transformer le français que j’écris en langue de la Pologne comme lieu paradoxal de l’Utopie. » Ce barattement de la langue est aussi une quête des coïncidences par laquelle les propositions, les phrases font boule de neige, ou alors s’éboulent les unes dans les autres, les unes par les autres. Battues en neige. Une sorte de parataxe féconde. Phénomènes de transduction : l’idée se traduit en une autre, par contigüité. Moments d’infrapensée, ou d’inframince (Duchamp). On n’est, au reste, pas surpris de ce que Wolowiec soit un lecteur de Malcolm de Chazal. Transduction oblige. Il n’est pas question de raisonnement. Pas vraiment. C’est pré-logique, mettons. Quelque chose d’enfantin (voir Avec l’Enfant (Lurlure, 2018)). Contamination magique de la pensée sauvage. Magie contaminante de la sauvagerie qui pense. La combinatoire exalte l’expression qui joyeusement, massivement s’emballe, qui au moment de dérailler invente et forge son propre rail, creuse son propre sillon dans la langue et dans le souvenir. « Apprendre l’oubli par cœur. » Mais c’est aussi une vaste hémorragie du sens. Hémorragie tout interne, puisque ça saigne en-dedans. Depuis le dedans. » Mathieu Jung sur Poezibao : https://poezibao.typepad.com/poezibao/2021/10/note-de-lecture-boris-wolowiec-tournures-de-lutopie-par-mathieu-jung.htm

Le Cadran ligné au Marché de la poésie

Nous serons heureux de vous retrouver à partir du vendredi 22 octobre au Marché de la poésie place Saint-Sulpice, stand 614, en compagnie des éditions Dernier Télégramme.

Vous y découvrirez notamment nos trois nouveautés :

Fusain de Christian Viguié

L’Oiseux suivi de Excrément précieux de Victor Rassov

Tournures de l’Utopie de Boris Wolowiec dont Christophe Claro vient de rendre compte sur son blog.

Nous fêterons également le samedi 23 octobre, aux ateliers Paul Flury à Montreuil, plusieurs événements :

La parution du recueil collectif Le Vent pur des étables, traité de chiroptérologie poétique (une coédition Recoins & Cie, L’Oie de Cravan, Le Cadran ligné), avec un accrochage de 25 gravures de la collection de Françoise Launay extraites de l’Histoire naturelle des quadrupèdes de Schreber (1775), complétées des Chiroptera de Katrin Backes.

La parution du livre de Victor Rassov L’Oiseux suivi de Excrément précieux (Le Cadran ligné éditions), avec une lecture musicale par l’auteur accompagnée d’un « Blason pour L’Oiseux ».

La Montée des eaux, poème-projection de Katrin Backes et Sylvain Tanquerel avec une musique de Guillaume Contré.

Début des lectures/projections à 20h30 au 24 rue Saigne (Montreuil, métro Croix-de-Chavaux).

Entrée libre sur réservation : backes.tanquerel@gmail.com

Wolowiec par Jung, Viguié par Blanchet

Cette semaine deux magnifiques recensions de nos livres :

Depuis Boris Wolowiec, et comment
« Que dire d’un texte de Boris Wolowiec ? Beaucoup. Mais la vraie terrible question la voici : comment dire ce beaucoup-là ? Il faudrait le dire, pouvoir le dire, et comment ! mais comment ? Et combien comment. Et comment comment. Que dire d’un texte de BW ? Il faut bien entendre le d’. Il veut dire depuis. Que dire depuis un texte de BW. Et combien comment depuis. Et comment dedans. Et comment qu’on est dedans. On y est, et comment. Depuis, à la fois marqueur de temps et de lieu. Depuis BW, et comment. On en est là, et comment. BW, comme un comment, intensifieur naturel des choses bêtes. Chaise, table, papier. Ce genre de choses. Ce genre de chose. Chose masculin. Comme Quelque chose noir de Roubaud. Mais c’est un autre combat, je crois. Un combat quand même. Depuis BW. Et comment. Choses bêtes. Bêtises. Mais oui. Et comment. L’intensité de cet et comment. Et comment l’intensité. L’entêtement dans l’intensité, et comment. Wolowiec marqueur d’intensité. Et comment intensifieur. Au début, on dit, on croit lire et pouvoir dire et régler l’affaire d’un seul coup d’un seul : BW littérature de l’épuisement et c’est fini. Or, épuiseur infatigable, inépuiseur surtout, voici Wolowiec. Depuis le début. Alors qu’il faut penser dès le depuis et ne pas trop laisser passer la littérature (cf. Artaud). Depuis le depuis. Pendant qu’il a lieu, le Depuis. Le temps qu’il dure. Ce genre de chose. Noir. Chose noir au masculin de l’impératif singulier. Le peu qu’on en sache, ce depuis-là parle d’un dedans. Ou alors il ne faut rien penser du tout. Depuis le dedans, dedans le Depuis. L’espace dans le temps projeté dans l’espace projeté dans le temps projeté dans l’espace. On n’est pas à l’approximation près. Pourvu que ce soient des approximations à grande échelle. Mais le Depuis de BW nous tient. Depuis, nom propre. Voilà autre chose. Depuis, comme un lieu-dit. Une utopie. Et comment. L’utopie en question, c’est la Pologne de Gombrowicz, le nulle part de Jarry. Une langue aussi bien, faite de tournures (BW chantourneur). Autour de ce lieu tourne la parole de Wolowiec. « Je suis un exilé à l’envers. Je tente de transformer le français que j’écris en polonais que je ne parle pas. Je tente de transformer le français que j’écris en langue de la Pologne comme lieu paradoxal de l’Utopie. » Ce barattement de la langue est aussi une quête des coïncidences par laquelle les propositions, les phrases font boule de neige, ou alors s’éboulent les unes dans les autres, les unes par les autres. Battues en neige. Une sorte de parataxe féconde. Phénomènes de transduction : l’idée se traduit en une autre, par contigüité. Moments d’infrapensée, ou d’inframince (Duchamp). On n’est, au reste, pas surpris de ce que Wolowiec soit un lecteur de Malcolm de Chazal. Transduction oblige. Il n’est pas question de raisonnement. Pas vraiment. C’est pré-logique, mettons. Quelque chose d’enfantin (voir Avec l’Enfant (Lurlure, 2018)). Contamination magique de la pensée sauvage. Magie contaminante de la sauvagerie qui pense. La combinatoire exalte l’expression qui joyeusement, massivement s’emballe, qui au moment de dérailler invente et forge son propre rail, creuse son propre sillon dans la langue et dans le souvenir. « Apprendre l’oubli par cœur. » Mais c’est aussi une vaste hémorragie du sens. Hémorragie tout interne, puisque ça saigne en-dedans. Depuis le dedans.  »

Mathieu Jung sur Poezibao à propos de Tournures de l’Utopie.

https://poezibao.typepad.com/poezibao/2021/09/anthologie-permanente-boris-wolowiec-tournures-de-lutopie.html

« La technique du fusain permet les reprises, les coups de gomme, jouer du plaisir d’être entre l’esquisse et le sentiment d’un résultat. Avec le fusain, les choses se devinent ; de même elles apparaissent. Elles ont leur fragilité : un frôlement et le dessin s’étire ; recommencer est toutefois une invitation continue. Avec son livre Fusain, Christian Viguié propose de percevoir le paysage et le passage du temps à travers différents de leurs composants dans une première partie (Possible indéfiniment). Pierre, montagne ou étang y côtoient le jour, la pluie ou des parfums. Suivent les parties Brouillard, Le silence et L’ombre, avec comme axe central une expérience du quotidien ouverte à son propre infini – un infini qui nous regarde et nous interroge. Cette poésie dans son économie, sa modestie (le mot simplicité est plus juste), invite à une connaissance du monde qui œuvre entre méditation et traits d’esprit. Ni contemplation béate ni ironie, elle est plutôt une sorte de traversée médiane des choses et des éléments en présence. Un tutoiement accompagne parfois les poèmes, également des considérations empreintes de surprises : « La couleuvre est une vitre / qui se brise. » ; « Curieux que j’entende / comme de la matière / qui parle. » (ici au sujet du silence) : de brefs poèmes témoins d’une conscience à l’affût face à la Nature. Des formes de recommandation se font entendre : le poète nous les adresse sans condescendance. N’est-il pas le premier à les entendre, au sein d’une communauté en devenir, celle des lecteurs ? : « Quel repos veux-tu accorder / au silence ? » ; « Imagine une ombre / qui désobéit. » ; « Que peux-tu écrire / avec la fumée ? ». D’une retenue continue, liée à une certaine pudeur, ces poèmes se succèdent et nous placent devant eux comme devant une partition. Fusain propose un éveil (oui : un éveil), et, sans l’air d’y toucher, impose une poésie que certains pourraient récuser à cause de sa candeur. Disons plutôt « grâce à ». Celle-ci n’est d’ailleurs qu’apparente : l’appréhension du réel dans ce livre montre à quel point le réel existe peu, et seulement au cœur de ses métamorphoses. Il est impossible d’y établir des lois comme d’imposer des prétentions – peut-être est-ce cela l’expérience de la poésie… On peut dès lors, dans l’insaisissabilité des choses, faire montre d’hypothèses. « Calcule aussi / avec le lierre. », écrit Christian Viguié. L’adresse propose un défi d’où n’est pas exempt une humilité devant le monde, de même une manière de le parcourir, de le percevoir, de le penser comme de s’y accroître. « Imagine / que le brouillard / soit un nombre / en train de s’inventer. » constitue l’une des propositions du livre. Elle intrigue et séduit, crée une attention par sa formulation à la hauteur du calcul que l’on pourrait tenter… Il y aurait ainsi, dans l’impalpable et le fuyant, des équations cachées, des opérations à mener, des résultats à présenter à l’issue de ses recherches. Une vie est sans cesse prêtée aux formes que l’exercice du fusain essaie d’approcher. Des interrogations naissent. De l’ombre elle-même par exemple : « Avec quoi / n’ai-je pas joué ? » ou « Hommage aussi au soir / auquel j’abandonne / mon travail. » Certains vers émaillent avec plus de légèreté ces suites mais ne les affaiblissent en rien. Il s’agit d’être simple devant ces apparitions, comme dans l’exercice du fusain, qui invite à des effacements, des repentirs. Ainsi de l’ombre : « Avec moi / le pichet / la carafe / deviennent oiseaux », ou pour le brouillard : « Le brouillard t’apprend / à regarder / comme un enfant / qui enlève tous les mots du paysage ». Est-ce si léger – ou naïf ? Le poème se dépose devant nous avec la justesse d’un paysage dessiné. Il ne cherche pas à impressionner. Il franchit le mur d’une autorité poétique pour ouvrir sur le vivant. Un vivant peuplé de minéralité et d’informe, d’hypothèses et d’interrogations, qui est pensé et se pense, et qui conclut la suite L’ombre en témoignant d’une expérience du monde, indispensable à la naissance de l’écriture poétique : « L’ombre du cerisier / l’ombre de la barque / l’ombre d’une ronce / alors que je devrais dire : / le cerisier de l’ombre / la barque de l’ombre / la ronce de l’ombre / pour ne pas oublier / que je suis d’abord / le complément d’un nom. »

Marc Blanchet dans Poezibao à propos de Fusain de Christian Viguié.

https://poezibao.typepad.com/poezibao/2021/10/note-de-lecture-christian-vigui%C3%A9-fusain-par-marc-blanchet.html

Wolowiec par Stolowicki, Jacqmin par Gayraud

Deux articles récents mettent à l’honneur nos livres. Le premier, de Christophe Stolowicki, sur Sitaudis (merci Pierre Le Pillouër !), est une interprétation très free, mais aussi très juste, du livre de Boris Wolowiec, Tournures de l’Utopie.

Extrait :

« J’ouvre Tournures de l’utopie. « Souder l’usage du ciel. » La première phrase, bientôt récurrente comme un retour du thème, refrain amalgamant des nutriments, ne recevra ce qui lui tient lieu d’explication qu’en dernière page. Mais il a suffi d’un clic pour que Boris Wolowiec m’habite. J’appends mes clics à claques comme un cénobite habite son empan de ciel.

Un poème au long cours tenu avec le souffle prodigieux d’une improvisation de Coltrane à son âge d’or hoquette son mode opératoire adjonctif, exhaustif – mais ici à retours de scorpion –, rodé par plusieurs livres dont Nuages (2014), Gestes (2017), Avec l’enfant (2018), où l’auteur, fertile sous le manteau, se garde bien de rien laisser filtrer de personnel. Cette longue retenue trouve ici un impétueux dénouement.

Ce que Ghéracim Luca a inventé y est pratiqué à outrance (sans sa suffocation tragique de paronomases), en dialectique adjonctive tout en anaphores et retournements, en gerbes d’artifice d’un festival de l’abstraction charnue où de la multiplication des variantes, de la pluralité des combinaisons tombe parfois une perle, biseautée. D’inlassables passes d’armes chauffent un point de friction. Quand la logopée assume les dehors de la logorrhée, il s’en déloge gramme sur anagramme de substantifique moelle. Au carrousel les chevaux de bois tournent à contresens de leur non-sens en un infini de lemmes strates qui répare l’Éthique. Tout coup frappé par un footballeur dans les testicules de Spinoza fait tourner sur lui-même le gardien de buts.  

Tourner, Tournures. Si peu proustien soit-il d’un temps retrouvé, Boris Wolowiec a élu pour ressort central de son livre une métaphore scientifique, de celles qui ont la préférence de Proust. Le spin est une caractéristique quantique des particules intimement liée à leurs propriétés de rotation. Il joue un rôle essentiel dans les propriétés de la matière (Wikipédia) et dans la physique quantique. « Chaque chose, chaque chair tourne un nombre particulier de fois sur elle-même […] Ce nombre de fois c’est son spin symbolique, son spin parabolique. » « À chaque instant le temps tourne sur lui-même. Problème. Existe-t-il une valeur quantique de spin du temps même ? » Joyau : « Devenir le derviche tourneur de l’évidence. » Mais encore : « Le spin du slip apparaît différent du spin du pantalon. Le spin du slip apparaît malgré tout semblable au spin de la jupe. C’est pourquoi les hommes déshabillent leur sexe avec stupidité et maladresse et les femmes avec virtuosité et précision. » On découvrira sur le tard de quelles particules cette chute est l’avatar.

Tournures, refrains, ceux martelés que riffs désigne en jazz où longtemps disparus, ils reviennent à son apogée chez Monk (Blue Monk) ou Coltrane (Blues to Elvin), et qu’immergé dans le capharnaüm médiatique Boris Wolowiec sait extraire de la meute de chansons qu’il retient : « Et je dis oh, oh oh oh amour, à tire larigot je t’aime. » Une chanson à gaz, une chanson à jazz, une chanson agace gaze qui tourne au poème comme le chœur des tragédies grecques tourne à cœur. Ce qui tourné à cœur, à flanc, d’un quart de volte de spin décrit une révolution complète d’éternel retour est un art majeur qui ne craint pas de pousser la chansonnette au net de ses tournures de l’utopie. »

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https://www.sitaudis.fr/Parutions/tournures-de-l-utopie-boris-wolowiec-1632721137.php

La seconde recension, de Joël Gayraud, sur Poezibao (merci Florence Trocmé !), concerne le Traité de la poussière de François Jacqmin et peut se lire comme une courte et percutante réflexion théorique sur ce qui distingue poésie et philosophie.

Extrait : « La percée poétique porte toujours plus loin et plus haut que la réflexion philosophique. Celle-ci replie l’étant sur l’être, celle-là pulvérise l’être sous l’impact de la flèche de l’étant. Telle est la leçon secrète du Traité de la poussière de François Jacqmin. Au poème pulvérisé il oppose l’être pulvérisé par la poésie. Il ne s’agit pas pour le poète de fonder une ontologie de la poussière, mais d’établir le constat d’échec de toute entreprise ontologique menée sous couvert du poème. Trop de poètes se complaisent en cet échec, mais chez Jacqmin, l’échec est comme aussitôt mué en victoire. L’être en ressort en poussière, en miettes, en cendres. Non pas anéanti, mais dissipé, en l’infinité stellaire de ses étants. Les sizains de Jacqmin nous apprennent quelque chose d’essentiel : l’ontologie, c’est-à-dire le dire ultime sur l’être, est une entreprise tragique de par son absurdité même. En revanche, chaque fois que la parole poétique vient à bout de l’être, elle l’exprime en ses étants, elle fait naître la fleur absente, la rose sans pourquoi, l’étoile noire des inconsolables mélancolies. Elle abandonne l’être au vide interstitiel qui sépare les choses, sans pour autant le réduire à l’indicible ou l’inexplicable ; elle est ontogénie dans l’impossibilité même de sa visée ontologique. »

La suite est à lire sur Poezibao :

https://poezibao.typepad.com/poezibao/2021/09/note-de-lecture-fran%C3%A7ois-jacqmin-trait%C3%A9-de-la-poussi%C3%A8re-par-jo%C3%ABl-gayraud.html

Vient de paraître

En librairie le 15 septembre

Boris Wolowiec

Tournures de l’utopie

112 pages, 15 €

978-2-9565626-5-8

Heureusement que ça a une bouche délicate.
Heureusement que ça a une bouche délicate, des millions d’années perdues.
Heureusement que ça a une bouche délicate, les phrases viennent comme j’entends le bruit du vent.
Heureusement que ça a une bouche délicate, les phrases viennent comme j’entends le bruit du vent des millions d’années perdues.
Heureusement que ça a une bouche délicate, le ciel abrupt est allé prendre un bain.
Heureusement que ça a une bouche délicate, les phrases viennent comme j’entends le bruit du vent, le ciel abrupt est allé prendre un bain.

Victor Rassov

L’Oiseux suivi de Excrément précieux

96 pages, 15 €

978-2-9565626-4-1

L’automne aux
tempes
et pour gouge une ellipse,
L’Oiseux cisèle
un grain de sable
mouvant.

Christian Viguié

Fusain

Dessin de Cécile A. Holdban

64 pages, 14 €

978-2-9565626-6-5

Le brouillard
devient soudainement le brouillard
lorsqu’il cherche
en même temps
la définition du ciel
et de la terre.

Vient de paraître

En coédition avec Recoins & Cie (Clermont-Ferrand) et L’Oie de Cravan (Montréal), le Cadran ligné publie :

Sur une idée d’Emmanuel Boussuge et de Françoise Launay et à partir de gravures du naturaliste allemand Johann Christian Daniel von Schreber (1739-1810).

Au sommaire :

Et par ailleurs on annonce trois nouveautés au Cadran ligné dont nous vous reparlerons, à paraître le 15 septembre :